Je repris le lundi suivant le chemin du travail avec un certain entrain. Le week end m'avait été amplement profitable, je me sentais reposée, ressourcée, ma
voiturette sans permis fonctionnait du feu de Dieu et je la menais de main de maître sur les routes cabossées des deux départements que j'avais à traverser, à son train poussif, cahotant et
chaotique ...
Non, non, non !
Tout faux, tout est faux !
Je me reprends ...
Je me replonge ...
Le quatre septembre deux mille six, j'étais encore presque au plus profond de la dépression qui s'était emparée de moi à la naissance de ma seconde fille. Chaque jour était une bataille,
dans une guerre incompréhensible me jetant contre moi-même ! Chaque bataille était source d'un épuisement supplémentaire.
Je pesais cinquante-quatre kilos pour mon mètre soixante-dix, les pantalons me tombaient des hanches, je n'avais plus de joues, de seins, de fesses, je ne mangeais plus rien.
Il m'arrivait quotidiennement de m'enfermer pour quelques minutes aux toilettes, et de rester assise sur la cuvette couvercle rabaissé à attendre que mes pleurs se calment.
Je consommais anarchiquement benzodiazépines et myorelaxants. Je souffrais, ici aussi, mais ici du moins j'avais la tête occupée, les mains prises, des comptes à rendre ! En comparaison des
heures en tête à tête avec ce bébé que j'avais eu tant de mal à comprendre, de l'enfer de détresse, de culpabilité et de désespoir que j'avais commencé de traverser seule, tout semblait
préférable.
Mariée et mère mais seule : il n'existe pas de plus grande solitude que celle du dépressif, que son état coupe du monde et qui pourtant se trouve incapable de s'en soustraire ne fût-ce qu'une
seconde, que tout heurte et chamboule ; l'univers entier est plongé dans une grisaille impalpable et tenace, comme les suites de la chute d'une météorite géante dans votre atmosphère,
réduisant toute forme de Vie à l'état de survivant pour les siècles des siècles.
Je donnais bien le change, va, affable, rieuse, caustique, sourire greffé aux lèvres, mot gentil ou mot doux pour chacun, empathie en croix sur le poitrail
...
Par Et moi et moi et moi !
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Publié dans : Pourquoi j'y suis, là
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